Prologue – A droite, en entrant directement, soleil hivernal : s’asseoir

Dans la lumière hésitante, qui semble suspendue entre aube et crépuscule, deux hommes presqu’enlacés se détachent. A leurs pieds gisent, abandonnés dans le désordre, des armes et des vêtements, voluptueuses étoffes et lance virile, dont le volume et l’agencement dirigent le regard vers le corps à corps, excentré, des combattants.
A elle seule, la fresque est une mystagogie.
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« Et Jacob resta seul. Et quelqu'un lutta avec lui jusqu'au lever de l'aurore »[1]
J’ai tenté de thématiser l’histoire de Jacob comme celle d’un homme en tension, en guerre contre lui-même – tension pleinement exprimée par l’échec de la relation avec sa famille, qui accède peu à peu à son unité par un processus de réconciliation qui se fait à travers la rencontre avec Dieu et l’entrée dans la filiation divine. Il me semble difficile de contester la justesse de cette interprétation – tout simplement, oserais-je dire, parce qu’il s’agit là du parcours de nombreux personnages bibliques. Et aussi, de l’histoire de nombre d’entre nous. Dans ce cadre, le passage du Yabboq[6] représente l’acmé d’un processus de « vérification », ainsi que nous l’avons désigné : processus qui est révélation de la vérité de soi, mais aussi épreuve de sa force de sa puissance vitale. Le combat, qui semblait si paradoxal, prend alors tout son sens : un sens sacramentel, baptismal, celui de la « crucifixion »[7] de Jacob, le vieil homme pécheur, et de la naissance d’un homme renouvelé : Israël[8]. Et ce « grand passage » ne peut se faire, évidemment, que par l’œuvre de Dieu… du chemin catéchuménal à la grâce sacramentelle en plénitude.
« Comme Jacob poursuivait son chemin, des anges de Dieu l'affrontèrent. En les voyant, Jacob dit: "C'est le camp de Dieu!" et il donna à ce lieu le nom de Mahanayim. Jacob envoya au-devant de lui des messagers à son frère Esaü, au pays de Séïr, la steppe d'Edom. Il leur donna cet ordre: "Ainsi parlerez-vous à Monseigneur Esaü: Voici le message de ton serviteur Jacob: J'ai séjourné chez Laban et je m'y suis attardé jusqu'à maintenant. J'ai acquis boeufs et ânes, petit bétail, serviteurs et servantes. Je veux en faire porter la nouvelle à Monseigneur, pour trouver grâce à ses yeux." Les messagers revinrent auprès de Jacob en disant: "Nous sommes allés vers ton frère Esaü. Lui-même vient maintenant à ta rencontre et il a 400 hommes avec lui." Jacob eut grand peur et se sentit angoissé. Alors il divisa en deux camps les gens qui étaient avec lui, le petit et le gros bétail. Il se dit: "Si Esaü se dirige vers l'un des camps et l'attaque, le camp qui reste pourra se sauver."[9]
Jacob dit: "Dieu de mon père Abraham et Dieu de mon père Isaac, Yahvé, qui m'as commandé: Retourne dans ton pays et dans ta patrie et je te ferai du bien, je suis indigne de toutes les faveurs et de toute la bonté que tu as eues pour ton serviteur. Je n'avais que mon bâton pour passer le Jourdain que voici, et maintenant je puis former deux camps. Veuille me sauver de la main de mon frère Esaü, car j'ai peur de lui, qu'il ne vienne et ne nous frappe, la mère avec les enfants. Pourtant, c'est toi qui as dit: Je te comblerai de bienfaits et je rendrai ta descendance comme le sable de la mer, qu'on ne peut pas compter, tant il y en a."
Et Jacob passa la nuit en cet endroit. De ce qu'il avait en mains, il prit de quoi faire un présent à son frère Esaü: deux chèvres et vingt boucs, 200 brebis et vingt béliers, 30 chamelles qui allaitaient, avec leurs petits, 40 vaches et dix taureaux, vingt ânesses et dix ânons. Il les confia à ses serviteurs, chaque troupeau à part, et il dit à ses serviteurs: "Passez devant moi et laissez du champ entre les troupeaux." Au premier il donna cet ordre: "Lorsque mon frère Esaü te rencontrera et te demandera: A qui es-tu? Où vas-tu? A qui appartient ce qui est devant toi? Tu répondras: C'est à ton serviteur Jacob, c'est un présent envoyé à Monseigneur Esaü, et lui-même arrive derrière nous." Il donna le même ordre au second et au troisième et à tous ceux qui marchaient derrière les troupeaux: "Voilà, leur dit-il, comment vous parlerez à Esaü quand vous le trouverez, et vous direz: Et même, ton serviteur Jacob arrive derrière nous." Il s'était dit en effet: "Je me le concilierai par un présent qui me précédera, ensuite je me présenterai à lui, peut-être me fera-t-il grâce." Le présent passa en avant et lui-même demeura cette nuit-là au camp. Cette même nuit, il se leva, prit ses deux femmes, ses deux servantes, ses onze enfants et passa le gué du Yabboq. Il les prit et leur fit passer le torrent, et il fit passer aussi tout ce qu'il possédait.
Et Jacob resta seul.
Et quelqu'un lutta avec lui jusqu'au lever de l'aurore. Voyant qu'il ne le maîtrisait pas, il le frappa à l'emboîture de la hanche, et la hanche de Jacob se démit pendant qu'il luttait avec lui.
Il dit: "Lâche-moi, car l'aurore est levée", mais Jacob répondit: "Je ne te lâcherai pas, que tu ne m'aies béni." Il lui demanda: "Quel est ton nom" - "Jacob", répondit-il. Il reprit: "On ne t'appellera plus Jacob, mais Israël, car tu as été fort contre Dieu et contre les hommes et tu l'as emporté." Jacob fit cette demande: "Révèle-moi ton nom, je te prie", mais il répondit: "Et pourquoi me demandes-tu mon nom?" Et, là même, il le bénit. Jacob donna à cet endroit le nom de Penuel, "car, dit-il j'ai vu Dieu face à face et j'ai eu la vie sauve." Au lever du soleil, il avait passé Penuel et il boitait de la hanche. C'est pourquoi les Israélites ne mangent pas, jusqu'à ce jour, le nerf sciatique qui est à l'emboîture de la hanche, parce qu'il avait frappé Jacob à l'emboîture de la hanche, au nerf sciatique
Si l’attitude de Dieu est difficile à comprendre, c’est bien parce que l’on ne doit pas se situer ici dans une perspective naturelle de la force, mais dans le cadre de la grâce. Le combat ne doit pas s’envisager en termes de vainqueur et vaincu mais bien sous l’angle d’un accouchement, d’une venue à la vie. En ce sens, la demande "Lâche-moi, car l'aurore est levée" doit-elle être comprise comme une demande de grâce de la part de l’ange ? Il me semble qu’il faille plutôt y voir la conclusion d’un combat qui n’était qu’une propédeutique à la rencontre avec le jumeau, le réel adversaire. La demande de bénédiction formulée par Jacob l’usurpateur vient réparer l’offense faite au père Isaac lors de l’odieuse tromperie de sa jeunesse. A la question « Qui es tu ? » de son père, Jacob le mystificateur avait répondu par un mensonge. Devant l’ange il se tient avec force, en vérité : recevant la bénédiction légitimement cette fois ci, Israël peut aller à la rencontre de son frère pour accueillir enfin son pardon.
Jacob levant les yeux, vit qu'Esaü arrivait accompagné de 400 hommes. Alors, il répartit les enfants entre Léa, Rachel et les deux servantes, il mit en tête les servantes et leurs enfants, plus loin Léa et ses enfants, plus loin Rachel et Joseph. Cependant, lui-même passa devant eux et se prosterna sept fois à terre avant d'aborder son frère. Mais Esaü, courant à sa rencontre, le prit dans ses bras, se jeta à son cou et l'embrassa en pleurant. Lorsqu'il leva les yeux et qu'il vit les femmes et les enfants, il demanda: "Qui sont ceux que tu as là?" Jacob répondit: "Ce sont les enfants dont Dieu a gratifié ton serviteur." Les servantes s'approchèrent, elles et leurs enfants, et se prosternèrent. Léa s'approcha elle aussi avec ses enfants et ils se prosternèrent; enfin Rachel et Joseph s'approchèrent et se prosternèrent.
Esaü demanda: "Que veux-tu faire de tout ce camp que j'ai rencontré" - "C'est, répondit-il, pour trouver grâce aux yeux de Monseigneur." Esaü reprit: "J'ai suffisamment, mon frère, garde ce qui est à toi." Mais Jacob dit: "Non, je t'en prie! Si j'ai trouvé grâce à tes yeux, reçois de ma main mon présent. En effet, j'ai affronté ta présence comme on affronte celle de Dieu, et tu m'as bien reçu. Accepte donc le présent qui t'est apporté, car Dieu m'a favorisé et j'ai tout ce qu'il me faut" et, sur ses instances, Esaü accepta. »
[1] Gn 32, 25.
[2] Chapelle des Saint Anges (première sur la droite), église St Sulpice, Paris.
[3] C’est, en toute bienveillance et avec tout le respect qui leur est dû, le « reproche » que j’adresse aux textes de Thibaut sur la question. Chercher à expliquer des épisodes bibliques sans les replacer dans une « saga », c’est un peu comme chercher à comprendre un épisode des « Feux de l’Amour » ou de « Plus Belle la Vie » sans en avoir vu aucun autre : improbable et trompeur…
[4] Bien souvent l’écriture m’est apparue elle aussi, sous le paradigme de la lutte avec l’ange !
[5] C’est une commune reconnaissance de notre incompréhension, devant la fresque de Delacroix, qui fut, je me plais à le penser, la source de la proposition par Thibaut de ce travail d’écriture.
[6] Je ne sépare pas l’épisode de la lutte avec l’ange de tout ceux qui l’entourent autour du passage du gué du Yabboq : c’est pourquoi je choisis de désigner ainsi le passage dans sa globalité.
[7] On peut facilement récuser cette interprétation « a posteriori » : entendons « crucifixion » comme un paradigme de la grande épreuve, du grand passage…
[8] Cf. Col 3, 9-10 : « Vous vous êtes dépouillés du vieil homme avec ses agissements, et vous avez revêtu le nouveau, celui qui s'achemine vers la vraie connaissance en se renouvelant à l'image de son Créateur ».
[9] Pour toutes les citations de la Genèse, c’est moi qui souligne.
[10] Cf . Ps 51.
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