
Au-delà des obstacles que peuvent représenter la partialité et le manque d’objectivité de Simone Weil, je voudrais me concentrer ici sur l'analyse du rapport entre foi et intelligence développé dans le vingt-sixième point
[2] de la seconde de ces lettres. Ce texte très court - même pas deux pages - permet d'entrer dans la pensée de Simone Weil de façon intéressante car il expose sa théorie de l'âme. Il est peut-être nécessaire de rappeller ici que la philosophie de S. Weil, si elle vise avant tout à définir une vie politique acceptable, se fonde sur une métaphysique qui lui est propre. Au fil de son oeuvre éclatée et mal connue se dessinent une théologie, une cosmologie et une psychologie personnelles; en bref une métaphysique au sens classique du terme dont les axes principaux sont les suivants:
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Le monde créé est issu du retrait de Dieu qui a abandonné sa toute-puissance pour instaurer des mécanismes physiques, des lois naturelles qui régissent l'univers de façon nécessaire (
Cosmologie). L'instauration de cette nécessité définie comme un "écran" est la condition de possibilité de la liberté humaine, qui se trouve comme "protégée" de Dieu et de sa gloire. La vie humaine a pour vocation de rejoindre l'ordre surnaturel - celui de la Charité - en renonçant à la volonté de toute-puissance et en se rendant obéissant à l'ordre naturel.
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Dieu est retiré de la Création et il se montre comme le souffrant, absolument obéissant: le Christ crucifié (
Théologie). La théologie de S. Weil comporte de nombreux autres aspects qu'il ne semble pas utile de développer ici.
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L'âme humaine est le point de contact de l'homme avec le surnaturel, c'est-à-dire avec la "logique" divine, tandis que son corps est pris dans le réseau de nécessités de la logique naturelle (
Psychologie). Cette théorie de l'âme implique une
anthropologie que S. Weil développera en particulier dans ses derniers écrits, afin de déterminer les conditions de vie politique les plus aptes à favoriser l'épanouissement de la personne dans cet enracinement à la fois terrestre et surnaturel.
Le texte du paragraphe 26 de la
Lettre à un religieux décrit d'abord la structure de l'âme humaine telle que la conceptualise S. Weil. Cette structure est fortement hiérachisée, et dominée par deux facultés principales: la "faculté d'amour surnaturel" qui constitue pour ainsi dire le sommet de l'âme, et "l'intelligence, qui est la plus précieuse après l'amour". Des autres facultés évoquées, S. Weil ne dit rien sinon qu'elles doivent avec l'intelligence se subordonner à la faculté d'amour. S'agit-il des fonctions vitales? S. Weil est peut-être trop anti aristotélicienne pour le reconnaître, mais peu importe pour le propos qui nous intéresse. La fonction de l'âme est donc définie, et ce de façon implicite, comme la
zone de contact en l'homme entre le réel naturel et le réel surnaturel.Si l'on admet que les facultés passées sous silence constituent celles qui permettent d'assurer la survie du corps au jour le jour, l'intelligence, quant à elle, permet d'appréhender la logique naturelle des mécanismes mondains. La faculté d'intelligence est définie comme "faculté qui permet d'affirmer ou de nier"; en d'autres termes, elle est assimilée à la fonction de jugement, de "prédication" qui permet l'identification du réel, sa désignation, la distinction entre vérité et mensonge. Quant à la faculté d'amour, elle est la plus élevée des parties de l'âme car elle est "la seule qui soit capable de contact et par suite d'adhésion" à l'égard des "mystères de la foi"; donc, des vérités de l'ordre du réel
surnaturel.
Ainsi divisée, l'âme est conçue comme une structure dynamique orientée vers la faculté d'amour dominante; la vie de l'âme semble assimilée à une montée en puissance de sa capacité de contact avec le monde, de compréhension de celui-ci dans toutes ses dimensions (naturelle et surnaturelle) à travers un processus de
transfiguration qui passe par la subordination à la grâce divine.
Ainsi, on ne pourra pas penser la vie de l'âme sans l'enraciner dans la vie de l'Esprit - avec un grand E. Le rapport de la foi à l'intelligence n'est plus conçu comme un conflit de facultés adverses, mais comme une collaboration féconde entre faculté humaine et vertu qui vient de Dieu, et plus particulièrement de l'Esprit Saint, puisqu'il s'agit ici des vertus dites "théologales". La dynamique de l'âme passe par une mécanique des vertus théologales; celles que la théologie catholique affirme capitales pour la vie chrétiennes, car issues d'un don gracieux de l'Esprit Saint.
La vie de l'âme est conçue sous le mode de la finalité: S. Weil dit qu'elle est "orientée vers une transformation après laquelle elle sera tout entière et exclusivement amour". Cette téléologie de l'âme est soutenue par la vertu d'
espérance. Cette orientation doit amener l'âme dans l'ensemble de ses parties à se "subordonner" à la faculté d'amour surnaturelle - autrement dit, à s'ordonner selon la
charité. C'est cette subordination que S. Weil appelle la
foi. Par le jeu conjoint des vertus théologales - Spirituelles et des facultés humaines, l'âme atteint sa plénitude dans "l'exercice de la faculté d'amour surnaturel", la charité. La psychologie de S. Weil rejoint ainsi admirablement le grand texte de 1 Corinthiens 13 par trop fameux. Le cheminement de l'âme vers cet accomplissement passe par un accomplissement de chacune de ses facultés "qui doivent y trouver chacune son bien propre".
Si donc "les mystères de la foi ne sont pas un objet pour l'intelligence en tant que faculté qui permet d'affirmer ou de nier", on conçoit parfaitement qu'ils soient l'objet de la contemplation de la faculté d'amour surnaturelle de l'âme. Est-ce à dire qu'il soit impossible de réfléchir sur ces mystères?
En fait, dans la grande tradition mystique à laquelle elle aime à se rattacher, S. Weil va décrire l'entrée dans l'intelligence des mystères de la foi selon le mode de la nuit spirituelle décrite par Jean de la Croix. La subordination à la faculté d'amour implique un dépassement des autres parties de l'âme - et particulièrement de l'intelligence qui est réduite au silence. Il faut laisser l'amour entrer en l'âme en abdiquant - temporairement - de notre pouvoir de juger. Cette
épochè est bien entendue temporaire:
"Quand l'intelligence, ayant fait silence pour laisser l'amour envahir toute l'âme, recommence de nouveau à s'exercer, elle se trouve contenir davantage de l'umière qu'auparavant, davantage d'aptitude à saisir les objets, les vérités qui lui sont propres"
En laissant l'amour la transfigurer, l'âme accroît sa capacité d'intelligence du monde qui l'entoure tout en abordant les réalités surnaturelles. Cette découverte de la vérité du monde s'opère par un travail conjoint des facultés naturelles de l'âme et des dons surnaturels de la grâce, comme on l'a montré: on rejoint par là l'idée fondamentale de la liberté de l'homme devant Dieu, qui refuse de s'imposer à sa créature de peur d'en faire son esclave. En outre, ce processus est celui de l'accomplissement de l'âme qui développe ses facultés par l'entrée dans la mécanique des vertus théologales. L'homme donne un acte d'obéissance, et c'est Dieu seul qui accomplit cette subordination de l'âme à l'amour.
On retrouve la structure platonicienne de la pensée de S. Weil dans la description de l'état de l'âme bien ordonnée par l'amour. La simple con
templation amoureuse, qui ne cherche pas à saisir ni à comprendre, est bien l'état de la
theoria, de la contemplation par-delà l'effort dialectique. Aussi S. Weil renvoit-elle à l'exemple du beau:
"De même, quand on fait parfaitement attention à une musique parfaitement belle (et de même pour l'architecture, la peinture, etc.), l'intelligence n'y trouve rien à affirmer ni à nier. Mais toutes les facultés de l'âme, y compris l'intelligence, font silence et sont suspendues à l'audition. L'audition est appliquée à un objet incompréhensible, mais qui enferme de la vérité et du bien. Et l'intelligence, qui n'y saisit aucune vérité, y trouve néanmoins une nourriture"[3]
Le mystère de la beauté se trouve ainsi rapporté au mystère de la foi, thème courant chez l'auteur, accentuant la touche platonicienne: le
Kalon k'Agathon qui réduit au silence l'intelligence pour mieux l'éclairer. Ou: l'entrée de l'intelligence dans la gloire de la résurrection?
[1] Il s’agit de celui-là même qui fonda la Revue « Art Sacré » et qui sollicita Le Corbusier (couvent de la Tourette) et qui dialogua avec Matisse (construction de la chapelle du Rosaire à Vence)